Charlot Jeudy, Kouraj : "Porter la question de l’homophobie et de la transphobie dans l’espace public"

Entretien avec Charlot Jeudy, 34 ans, Président de "Kouraj" et militant convaincu de la "communauté M" des masisi ("gays") et des madivin ("lesbiennes"). © David Nieto / UN / MINUJUSTH, 2018

Entretien avec Charlot Jeudy, 34 ans, Président de "Kouraj" et militant convaincu de la "communauté M" des masisi ("gays") et des madivin ("lesbiennes"). © David Nieto / UN / MINUJUSTH, 2018

15 aoû 2018

Charlot Jeudy, Kouraj : "Porter la question de l’homophobie et de la transphobie dans l’espace public"

David Nieto

Le 3 août 2018, la Mission des Nations unies pour l’appui à la Justice en Haïti dévoilait un projet d’intervention communautaire orientée par les personnes LGBTI. Son principe ? Lutter contre l’homophobie en mettant en avant une culture de paix et des valeurs positives comme le droit, la tolérance, l’égalité, la non-discrimination, le respect des choix de vie de la personne et la sécurité humaine. Pour ce faire, la section des droits de l'homme de la MINUJUSTH a trouvé un partenaire en l’association « Kouraj Pou Pwoteje Dwa Moun » (KPPDM). Entretien avec Charlot Jeudy, 34 ans, Président de « Kouraj » et militant pour la « communauté M » des masisi (« gays ») et des madivin (« lesbiennes »).

Comment est né le mouvement « Kouraj » ?

Charlot Jeudy : L’association est en réalité issue d’une première structure : « Ami-ami », qui se battait pour défendre la place des personnes homosexuelles dans la société. Mais à partir du séisme de 2010, les discours homophobes, religieux et conservateurs ont pris de l’ampleur en Haïti. Influencée par des intégristes, l’opinion publique a assimilé la catastrophe naturelle au péché du rapport sexuel entre personnes de même sexe. La structure « Ami-ami » s’est donc rapidement transformée en « Kouraj ». L’objectif premier est de dénoncer publiquement ces discours haineux qui n’ont rien à voir avec la réalité.

Qu’on les accepte ou pas, les masisi et les madivin sont des concitoyens de la République d’Haïti.

Le 18 décembre 2011, « Kouraj » voyait donc le jour avec une dimension plus politique. La question de l’homophobie et de la transphobie a été portée dans l’espace public. Qu’on les accepte ou pas, les masisi et les madivin sont des concitoyens de la République d’Haïti. En tant que tels, l’Etat a le devoir de les protéger et de garantir leurs droits. Nous travaillons également avec la communauté internationale afin que les traités et conventions puissent devenir une réalité pour les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres et intersexes.

Aujourd’hui, la MINUJUSTH et « Kouraj » lancent le projet d’intervention communautaire orientée par les personnes LGBTI. Quel est ton état d’esprit ?

C. J. : Nous sommes très confiants. Nous sommes bien sûr dans un moment difficile en Haïti. Sur le plan social, politique et économique, le pays est en pleine crise et le gouvernement vient de démissionner. Mais, à travers la MINUJUSTH, nous comprenons aussi l’engagement et le soutien de la communauté internationale qui nous rassure. C’est une façon de montrer que les institutions internationales sont du côté du droit et de la justice et font la promotion de ces principes et valeurs que sont la non-discrimination, l’égalité, la dignité humaine et l’universalité des droits.

Sur le terrain, la situation reste très inquiétante avec ce qui se passe au niveau du gouvernement, de la justice ou encore les exactions dans les rues qui nous sont rapportées. Mais en tant que militants LGBTI, ce partenariat nous encourage à continuer notre combat, à trouver d’autres alliés et à utiliser davantage notre réseau.

En quoi la situation des violences contre la « communauté M » s’est-elle aggravée ?

C. J. : En Haïti, il y a toujours une montée de l’homophobie au moment des périodes électorales. De nombreux candidats conservateurs utilisent cette thématique dans leur campagne politique. Pour nous, c’est aussi l’opportunité de porter le débat au Sénat et à la Chambre des députés. Afin de rassurer la communauté, il est très important de faire circuler des messages positifs sur les questions de genre. Il faut leur dire quel comportement adopter face à ces discours haineux

Conscientiser les LGBTI mais aussi nos « alliés » autour de formations sur les dimensions de genre et des différentes identités sexuelles.

L’idée du projet mené avec la MINUJUSTH est de conscientiser les LGBTI mais aussi nos « alliés » (familles, proches et organisations partenaires) autour de formations sur les dimensions de genre et des différentes identités sexuelles. Notre objectif est aussi de voir comment les autorités en région peuvent mieux accompagner les personnes LGBTI en difficulté. En tout, le projet touchera près de 3 000 membres des communautés en général (dont 1/3 de femmes)

Le projet vise aussi à aider les personnes LGBTI à s’émanciper économiquement…

C. J. : Dans de très nombreux cas constatés par « Kouraj », une fois que la famille constate ou suppose l’homosexualité d’un enfant, ce dernier est mis à la porte. Ces jeunes se retrouvent seuls dans un pays où il n’y a pas vraiment d’accueil social pour les jeunes en général – et a fortiori pour les LGBTI. L’émancipation économique est une façon d’accompagner ces personnes mais aussi de leur offrir une alternative à la prostitution.

Nous connaissons déjà des jeunes qui se sont lancés dans le commerce informel (sur les marchés ou dans la rue) mais ils ont souvent besoin de renforcer cette activité. Je connais par exemple un jeune qui a été battu par son grand frère. Quand il s’est plaint auprès de sa mère, elle a décidé de l’abandonner. Il est alors venu nous retrouver à « Kouraj ». Nous avons réussi à l’héberger chez un ami de la communauté qui l’a également aidé à lancer son petit commerce en bas de la ville. Grâce à cela, il a pu commencer à se construire au fil des années et aujourd’hui il s’est même trouvé un logement personnel.

Le travail de « Kouraj » se concentre encore beaucoup sur la défense des droits civiques et politiques de la « communauté M ». Il y a un an, le Sénat adoptait un projet de loi contre les comportements homosexuels…

C. J. : En été 2017, deux sénateurs ont soumis deux propositions de loi visant la communauté LGBTI. Ils étaient déjà connus pour organiser des manifestations homophobes dans les rues de leurs circonscriptions. Le premier texte, depuis adopté par la Chambre des députés, garantit désormais l’impossibilité de signer un contrat de mariage entre personnes de même sexe avec une peine de trois ans de prison et une amende de 500 000 gourdes.

La seconde proposition de loi, votée au Sénat mais toujours en attention d’être voté à la Chambre des députés, entend interdire aux LGBTI avérés de recevoir le certificat de bonne vie et mœurs – un document administratif nécessaire en Haïti pour obtenir un emploi, postuler à une fonction politique ou même s’inscrire à l’université. Pour contrer ces lois homophobes, « Kouraj » a déjà entrepris une procédure spéciale auprès des Nations unies afin de porter plainte contre l’Etat haïtien. Il s’agit de violations graves des droits de l’homme contre lesquelles l’association ne cessera jamais de lutter.