Noël Charles Nazaire (DAP) : "L’Administration pénitentiaire doit fonctionner au regard des normes internationales"

  Depuis juin 2018, Noel Charles Nazaire occupe le poste de Directeur général de l’Administration pénitentiaire (DAP) en Haïti. © David Nieto / UN / MINUJUSTH, 2018

Depuis juin 2018, Noel Charles Nazaire occupe le poste de Directeur général de l’Administration pénitentiaire (DAP) en Haïti. © Leonora Baumann / UN / MINUJUSTH, 2018

29 oct 2018

Noël Charles Nazaire (DAP) : "L’Administration pénitentiaire doit fonctionner au regard des normes internationales"

David Nieto

Le 7 juin 2018, trois journalistes haïtiens recevaient le Prix Philippe Chaffanjon pour un reportage sensation sur les conditions de détention en Haïti. Problèmes de surpopulation, majorité de cas de détention préventive prolongée, la situation pénitentiaire constitue un des principaux chantiers de la Mission des Nations unies pour l’appui à la Justice en Haïti (MINUJUSTH). Nommé en juin 2018 par Michel-Ange Gédéon, Directeur général de la Police nationale d’Haïti (DG-PNH), Noel Charles Nazaire occupe le poste de Directeur général de l’Administration pénitentiaire (DAP). Il raconte les nombreux défis auxquels il est confronté mais aussi son travail au quotidien avec l’Unité correctionnelle de la MINUJUSTH.

En juin 2017, vous êtes nommé Directeur administratif de la DAP. Un an plus tard, quel bilan faites-vous sur la situation des prisons en Haïti ?

Travailler à la DAP n’est pas facile. C’est une institution qui connaît beaucoup de difficultés à tous les niveaux. Il est par exemple difficile de transporter les détenus jusqu’au tribunaux, avec un manque de véhicules opérationnels. Nous connaissons aussi des problèmes d’hygiène, de nourriture ou même de carburants pour cuisiner les aliments.

En juin 2018, j’ai été nommé au poste de Directeur général. Mais j’ai gardé de très bonnes relations avec l’ancien DAP, M. Jean-Gardy Muscadin, qui occupe désormais les fonctions de Directeur central de l’Administration centrale. Nous continuons à travailler ensemble et il me soutient dans mes problématiques d’autant plus facilement qu’il les connaît et qu’il a dû y faire face lui-même. À terme, je compte bien que ces problèmes soient mieux traités qu’auparavant.

Quelles mesures d’urgence envisagez-vous pour lutter contre la surpopulation carcérale et la détention préventive ?

Nous essayons d’abord de désencombrer les établissements surpeuplés comme le Pénitencier national, à Port-au-Prince, ou encore les prisons de Croix-des-Bouquets, des Cayes, du Cap Haïtien et de Fort Liberté. Notre objectif est de renforcer les autres prisons pour essayer de libérer celles-ci.

Sur les 11 000 détenus en Haïti, 75 % n’ont pas encore été jugés.

À Port-au-Prince, la Justice envoie chaque jour de nouveaux détenus, la plupart en détention provisoire. Sur les 11 000 détenus en Haïti, 75 % n’ont pas encore été jugés. Une partie de la solution réside dans un meilleur fonctionnement de la chaîne pénale.

Un autre défi reste la sécurisation des prisons. La pire des choses qui pourrait nous arriver serait une évasion. Nous avons déjà commencé à renforcer l’équipe d’intervention pénitentiaire avec un minimum de 20 policiers

En quoi la MINUJUSTH est-elle une alliée sur ces questions ?

La MINUJUSTH est un de nos plus grands partenaires. À travers son Unité correctionnelle, elle nous aide par ses conseils quotidiens sur l’ensemble de la gestion de la prison selon les normes internationales : les infrastructures, la gestion ou encore les formations. Ils nous appuient également pour la rédaction et la mise en œuvre d’une feuille de route pour la prise en charge des détenus au sein des prisons haïtiennes. Enfin, nous mettons en place avec eux des projets de réinsertion avec la MINUJUSTH.

Santé, hygiène, égalité des sexes, réinsertion : quels sont les autres grands enjeux des prisons haïtiennes ?

La DAP ne fonctionne pas en vase clos. Elle doit se regarder par rapport aux autres institutions. À court terme, l’urgence est de faire fonctionner le système au regard des normes internationales, notamment en matière de santé et d’hygiène. Grâce aux Nations unies, avec ONU FEMMES et la MINUJUSTH, nous avons également avancé sur notre politique du genre. Une directive qu’il nous reste désormais à mettre en application en fonction des moyens qui peuvent être alloués.

À plus long terme, la DAP doit trouver le mécanisme de développement de sa vision afin d’assurer réellement le développement de l’institution. Le fonctionnement à court terme, le développement à long terme.

La DAP doit trouver le mécanisme de développement de sa vision afin d’assurer réellement le développement de l’institution

En parallèle des émeutes de juillet 2018, une mutinerie a éclaté au sein du Pénitencier national. Quel est votre bilan sur la gestion de la crise ?

Lorsque les troupes battaient leur plein dans Port-au-Prince, le 7 juillet 2018, le Pénitencier national aussi connaissait un début de mutinerie. Nous avons enregistré 8 blessés (6 détenus et 2 policiers) et plusieurs dégâts matériels (des barrières de sortie). Mais grâce au professionnalisme des policiers sur place, la situation était sous contrôle et tout a pu être géré sans débordement ni évasion.

Après ces mutineries, nous avons tiré des leçons. Nous avons commencé par renforcer les effectifs de la prison de Port-au-Prince (mais aussi de Croix-des-Bouquets, la seconde du pays en termes de taille). Nous avons aussi passé des instructions pour que, même en dehors de la prison, le policier puisse être contacté à tout moment par le responsable pénitentiaire en cas de besoin.

La DAP a vocation à devenir une direction centrale avec une autonomie administrative et financière. Qu’est-ce que cela signifie en termes d’organisation ?

Actuellement, la DAP dépend administrativement et financièrement de la Direction centrale des services généraux. Pour le moment, nos rapports sont envoyés à ce niveau hiérarchique. Mais quand la DAP sera devenue une direction centrale, nous dépendrons directement du Ministère des Finances.

C’est pourquoi nous menons ce débat auprès du Directeur générale de la PNH et du Ministère de la Justice. Les besoins seront donc plus faciles à gérer avec l’autonomie de la DAP.